Pourquoi les écoles de rugby peinent à se développer en Suisse, et pourquoi ça pourrait changer

En Suisse, la totalité des joueurs de ballon ovale évoluant dans une école de rugby ne dépasse guère le millier. Un frein majeur à l’éclosion d’une équipe nationale de qualité et au développement du rugby dans le pays, plus globalement. Mais, le contexte sportif, les évolutions et tendances récentes poussent à l’optimisme.

Une progression constante depuis 2013…

Les écoles d’ovalie sont implantées depuis plus d’un demi-siècle en Helvétie, mais il semble que l’évolution des licenciés ne soit que très récente. Les chiffres fournis par la Fédération Suisse de Rugby (FSR) affichent une progression régulière des effectifs dans les écoles de rugby et nous incitent à l’optimisme. Ces derniers, en effet, ont doublé depuis 2013 parmi les enfants évoluant sur le gazon helvétique. Lors de la saison dernière on dénombrait 1’133 licenciés dans les 27 écoles de rugby soit environ 20% du total des licenciés de rugby.

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…Mais une inégale répartition géographique et d’âge

Les plus jeunes en M6 ( Moins de 6 ans) sont rares. On ne dénombrait que 30 licenciés dont un tiers pour le seul club de Meyrin. Ce n‘est véritablement qu’après six ans que les jeunes s’aventurent sur les stades et leurs effectifs augmentent au fur et à mesure de l’âge jusqu’aux M12. Ces derniers rassemblent 332 membres, soit environ un tiers des licenciés des écoles.

D’un point de vue territorial également, il y a disparité.Capture d_écran 2018-07-12 à 21.41.53

La région de Genève compte pas moins de cinq écoles regroupant 395 licenciés, soit plus d ‘un tiers des jeunes évoluant dans le championnat. En Suisse alémanique, c’est un seul club et école (Zug) qui draine le 3ème pôle rugby du pays. Mais c’est surtout dans le canton de Vaud que les licences sont les plus nombreuses (367) et principalement chez les plus âgés (M12 : 107 ; M14 : 109).

Des freins majeurs au développement du rugby suisse

Sur le papier, les rugbymen en herbe sont de plus en plus nombreux. Mais ce constat positif masque une réalité plus complexe car des freins majeurs ralentissent le développement de leur sport.

Parmi ces freins citons :

  • La concurrence des sports pratiqués de longue date en général : avec un taux de pratique inférieur à 0.1% de la population le rugby n’apparaît même pas dans les statistiques des sports en Suisse (à titre d’exemple, le Football, 8e sport le plus pratiqué en Suisse, l’est par 7.8% de la population helvétique). À Morges par exemple en 2007 (dernier rapport disponible), la natation était le premier sport pratiqué par les jeunes de moins de 18 ans avec 18% de licenciés en club.Viennent ensuite le tennis avec 12,6%, le ski 10,3 et le football 9,6%. À cette époque le club de la Tulipe n’existait pas encore. Dans le canton de Fribourg, l’entraînement du hockey est assuré quotidiennement avant l’école. Cela limite considérablement la pratique d’un autre sport.
  • La concurrence du foot en particulier : sa prédominance a une incidence directe sur la mise à disposition des terrains. Il n’est pas aisé d’obtenir des plages horaires libres sur les terrains municipaux sans avoir préalablement légitimé sa présence, en justifiant d’un nombre minimum de licenciés. Or, comment développer un sport sans infrastructures ? Qui de l’œuf ou de la poule… ? Les pelouses convoitées sont parfois soumises à des répartitions défavorables au rugby. Certaines écoles sont alors contraintes de ne proposer qu’un seul entraînement par semaine en regroupant deux à trois catégories sur un même terrain pendant une heure et demi voire seulement une heure. L’enseignement en est donc ralenti. Or ce sport complexe nécessite un long apprentissage car il impose un travail sur 4 dimensions:
    • l’affectif pour dépasser sa peur
    • le cognitif ou intelligence du jeu
    • le physique
    • la technique
  • Une longue interruption du jeu dans l’année : Une autre contrainte vient limiter l’utilisation régulière des terrains : il s’agit de la trêve hivernale. Imposée par les municipalités, soucieuses de préserver le gazon des intempéries, elle conduit à poursuivre les entraînements dans des halles de sport (quand c’est possible). Les coaches en profitent pour travailler la technique et la lutte mais c’est au détriment du jeu réel. Certains jeunes finissent par en être démotivés et changent de discipline sportive. À l’évidence, ce sport requiert davantage de temps de jeu, sous peine de limiter son attrait auprès des jeunes. À cela s’ajoute une intersaison plus courte encore que la trêve hivernale du fait du calendrier des vacances scolaires variable d’un canton à l’autre. Fixer les dates des tournois en réunissant un maximum de participants devient une véritable gageure pour les entraîneurs, surtout pour les rencontres inter-cantonales.
  • La difficulté à créer des équipes en tournoi : Les clubs peinent à constituer des équipes complètes en raison de l’indigence de leurs effectifs. Alors, pour combler les manques, des ententes entre clubs se créent. Les jeunes endossent le maillot d’une autre équipe pour la compléter et permettre la compétition. Or ces arrangements ne permettent pas toujours des entraînements communs, au détriment de l’acquisition de certains automatismes de jeu. Consciente de ces difficultés, la CTE a pour objectif de veiller à une plus grande régularité des calendriers et de leur fréquence.
  • Le recrutement difficile d’entraîneurs de qualité : En effet, les joueurs de rugby avertis, disponibles et engagés sont rares.

Malgré ces nombreuses contraintes, les bancs des écoles suisses ont réussi à doubler en cinq ans.

Les atouts non négligeables du rugby suisse

  • La passion, pilier des écoles de rugby suisses

La passion des pratiquants (dirigeants, entraîneurs ou bénévoles) est le moteur principal de ces académies qui jouent souvent sur la corde raide. Cette passion pallie le manque. «Depuis 10 ans je suis toujours là, tous les dimanches je suis au bord du terrain» nous explique Thierry Laberenne, président de l’école de la Côte. En flânant aux abords du terrain il maintient le lien entre les entraîneurs, les joueurs et les parents. Francois Molette, comme tant d’autres, parvient à mener de front activité professionnelle et passion rugbystique avec de multiples casquettes. «Je suis à la fois président (du club de Winterthur), coach de féminines,  responsable de l’ académie et arbitre» nous apprend-il. Vincent Ducros président de l’AS rugby Morges déploie lui aussi une énergie considérable pour développer son sport de prédilection en terre morgienne.

Ce sont des « entrepreneurs de cause » qui œuvrent tous à l’édification d’une académie florissante pour faciliter la percée de leur sport favori. En apportant leur savoir-faire, leurs réseaux de soutien, une logistique et surtout leur temps, ils parviennent à fédérer autour de leur projets des équipes constituées d’entraîneurs et d’opérants parmi les parents ou ailleurs. Ils mobilisent les jeunes eux mêmes pour participer à la gestion de leur club à l’instar des M16 morgiens volontaires.

La convivialité, intrinsèque à la culture « rugby » encourage les bonnes volontés même si elles ne sont pas pérennes. Car oui, elles ont en charge aussi le renouvellement de leurs bénévoles démissionnaires, pour cause d’impératifs professionnels, contraintes familiales ou autres.

  • Une opportunité sportive à saisir !

La future coupe du monde de rugby en 2019 et sa médiatisation devraient générer, comme à l’accoutumée, un afflux de nouveaux licenciés dans les mois qui suivent, notamment chez les plus jeunes. (A titre d’exemple, on peut citer l’augmentation de 12 % de licences supplémentaires pour la Ligue de football française grâce la Coupe du monde de 2006 qui s’est pourtant déroulée sur le territoire allemand ; + 11 % pour la Fédération d’athlétisme (France entière) suite au championnat de 2003. • + 33 % de licenciés pour la Fédération Française d’Escrime dans les deux ans qui ont suivi les J.O. d’Athènes.” )

  • Une promotion politique du sport à exploiter

Grâce aux programmes d’encouragement du sport et aux « Formations Jeunesse et Sport » , des néophytes peuvent s’initier à l’ enseignement du rugby et permettre aux anciens pratiquants d’approfondir leur connaissance rugbystique, notamment sur le plan pédagogique. Laurent Prad, un des stagiaires en progression à Macolin, en relève la pertinence et la qualité. « C’est une chose de savoir jouer, une autre de l’enseigner. Ces formations apportent beaucoup à nos clubs grâce à la qualité technique et pédagogique des enseignants. »

Parallèlement, le sport, facultatif dans les écoles, permet de populariser la discipline en la révélant aux écoliers. Vincent Ducros, président de l’ AS Rugby Morges, fournit beaucoup d’efforts avec ses acolytes pour exploiter ce dispositif qu’il clôture annuellement par le trophée morgien, compétition qui tend à susciter de nouvelles vocations.

L’organisation de camps durant les vacances scolaires constitue également un bon moyen d’élargir la diffusion de ce sport ainsi que le pratiquent les écoles de la Côte et de Winterthur.

Des entraînements tests auprès des jeunes filles. C’est l’une des initiatives d’un membre du club de Winterthur. Ce dernier a organisé un entraînement d’initiation auprès d’une trentaine de filles afin de les sensibiliser au rugby féminin. Il rebondissait ainsi sur les conclusions d’un rapport du bureau des sports dénonçant une moindre pratique sportive chez les femmes.

Les raisons qui poussent à être optimistes

La consolidation progressive d’un calendrier de compétitions et sa densification multiplie les temps de jeu et élève ainsi le niveau. En 2013, on ne comptait que cinq tournois ou rassemblements sur l’ensemble des écoles. En avril, ils avaient octuplé (40 tournois !), ce qui dénote d’une dynamique très positive qui s’explique en partie par la structuration d’organisations faîtières régionales telle l’AVR (Association Vaudoise de Rugby). Ces entités créent en effet des synergies favorables au développement du rugby.

Le développement du rugby féminin semble prendre son envol avec une équipe à XV et à 7. Les camps d’entraînements pour les M16 et M18 ont reçu un vif succès selon la FSR qui se réjouit de cet engouement “Plus de dates, plus de coordination et avec, espérons le, beaucoup plus de filles”.

Une offre sportive de plus en plus diversifiée génère une tendance à la pratique pluridisciplinaire parmi la population.

La multiplication des terrains synthétiques – même si le sujet est controversé – permettrait de s’exonérer de la trêve hivernale. Après une polémique sur leur dangerosité, ces revêtements ont finalement reçu l’aval de l’Office Fédéral de la Santé Publique (OFSP) considérant la toxicité du gazon synthétique comme minime. Neuchâtel et Winterthur, pionniers de l’expérience, ont déjà opté pour cette solution pour favoriser l’évolution des joueurs en plein air et en toutes saisons.

Des points de vigilance à prendre toutefois en compte

Les décideurs devront :

  • Faire en sorte que le nombre d’arbitres suive l’augmentation des tournois.
  • Veiller à la sécurité des joueurs par l’organisation
  • Limiter les pénalités imposées par la FSR aux petits clubs.

Si les écoles de rugby suisses progressent ces dernières années, elles partent de loin. Pour des raisons culturelles, organisationnelles, logistiques. Mais les choses sont peut-être en train de changer. De nombreuses initiatives et changements d’organisation conduisent à être optimistes quant à la pratique de ce sport en Helvétie. Surtout si la Fédération veille à soutenir les dirigeants et si l’on exploite bien la force d’attractivité médiatique de la prochaine coupe du monde de rugby en 2019 !

 

 

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