Jouer au rugby est-il dangereux ?

Depuis quelques années, le monde de l’ovalie est endeuillé par la mort de plusieurs joueurs de haut niveau en France voisine.[1] Le rugby est désormais sur la sellette en raison de sa potentielle dangerosité. Mais faut-il véritablement s’inquiéter pour la sécurité nos enfants sur les terrains ? Ce sport est-il risqué ?

Une revue de littérature scientifique portant sur les connaissances épidémiologiques en matière de traumatismes au rugby nous apporte un éclairage sur ce point.

Les taux d’incidence de survenue de traumatismes lors de la pratique du rugby

Le taux d’incidence[2] est un indicateur utilisé en épidémiologie pour mesurer la survenue de nouveaux cas pathologiques sur une population existante. Il aide à estimer les risques de traumatismes liés au sport. Dans leur revue de littérature, les chercheurs Thélot & al. ont collecté les données relatives au monde du rugby. Leur synthèse fait part d’un taux d’incidence variable selon le type de pratique (entraînement ou compétition), la catégorie d’âge (jeunes, seniors, vétérans) et la catégorie de sportifs (amateurs, professionnels). Les enseignements majeurs sont les suivants :

  • Les risques de blessure sont nettement plus élevés pendant les matchs (70 % des cas) que pendant les entraînements (Bacquaert, 2018).
  • Le nombre de lésions augmente avec l’âge et le niveau de compétition. Les jeunes de moins de 14 ans sont moins souvent blessés que les moins de 20 ans. Les compétitions nationales sont plus risquées que les régionales. Selon l’étude du chercheur Jung auprès de jeunes amateurs âgés de 14 à 18 ans durant les matchs et les entraînements de rugby à XV, le taux d’incidence est de 2,8 lésions par joueur et par saison. (Thélot et al., 2015)
  • Plusieurs recherches sur le rugby à XIII ou à XV, semblent confirmer que le risque de lésions des joueurs professionnels est deux fois plus élevé que celui des rugbymen amateurs. Et il est trois fois plus élevé pour les semi-professionnels que pour les amateurs.
  • Les treizistes enregistrent plus d’accidents que le rugby à XV (Thélot & Rigou, 2008).
  • Les risques de blessures augmentent au fil du temps. Les joueurs se blessent plus souvent en fin de saison (taux d’incidence relevé qui double en juillet) et à la fin des matchs (70 % des lésions surviennent au cours de la seconde mi-temps chez les amateurs).
  • Le taux d’incidence au rugby 7 est de 43 pour 1 000 heures de pratique par sportif.

Conclusion : jouer une deuxième mi-temps, en semi-professionnel, au rugby à XIII, pour le dernier match de la saison est statistiquement plus risqué que de s’entraîner en M14 en début de saison au rugby à XV.

De quels types de lésions parlons-nous ?

Les types de lésions subies par les joueurs sont très variables. (Thélot & Rigou, 2008)

Les traumas musculaires (hématomes et déformations) représentent environ 30 % des cas, mais selon l’âge les pourcentages diffèrent. Les jeunes contractent plus fréquemment des fractures (environ 30 %) et les seniors sont plus sujets aux hématomes et aux entorses (30 à 53 %).

Chez les amateurs, les chocs au niveau de la tête et du cou représentent 25 % de l’ensemble des lésions. Chez les jeunes, la partie la plus souvent endommagée est le genou (14 %), suivi de la cheville (13 %), puis de la tête et du cou (11 %).

Les accidents de ligament croisé antérieur et du ménisque sont plus fréquents au football, le rugby n’est pas à l’abri d’accidents de type entorse, fracture ou hématome au niveau du genou. (Bacquaert, 2015)

La gravité des blessures

Les lésions sont en grande majorité bénignes[3] : 89 à 93 % des blessures. Des lésions irréversibles voire des décès peuvent survenir, mais la proportion est extrêmement faible même dans les pays où le rugby est un sport majeur. En Australie, on comptabilisait 6 décès en 11 ans pour environ 150 000 licenciés sur la période d’étude (Anz, 2003). En Nouvelle-Zélande entre 1976 et 1995, 141 joueurs de rugby ont été admis en centre de soins intensifs pour lésions graves des cervicales. Quarante-sept d’entre elles (33 %) ont induit un handicap majeur entraînant le fauteuil roulant à vie. Soit environ 2,5 cas dramatiques par an pour environ 150 000 licenciés. En 2007, les joueurs professionnels britanniques ont enregistré 11 lésions cervicales pour 1 000 heures de jeu en compétition et 0,37 lésion du même type pour 1 000 heures à l’entraînement. Il n’y a eu aucune blessure dramatique (mort ou paralysie), mais trois joueurs ont cependant arrêté leur carrière suite à leur blessure (Fuller, Brooks, & Kemp, 2007).

Des lésions graves plus fréquentes dans l’hémisphère sud

On le constate, les risques varient d’un pays à l’autre. « Entre 1986 et les années 2000, le nombre de lésions graves des cervicales survenues au rugby à XV était de l’ordre de 1,6/an en Angleterre, 2,8/an en Australie, 8,3/an en Nouvelle-Zélande et 8,7/an en Afrique du Sud ». (Thélot & Rigou, 2008) C’est donc dans le pays où se comptabilise le plus grand nombre de licenciés que le risque est le plus faible. On peut ainsi émettre l’hypothèse que la prévention joue un rôle majeur.

Quelles sont les phases de jeu les plus dangereuses 

Les rucks et les entrées en mêlée mal contrôlées provoquent des lésions cervicales, qui sont rarement irréversibles : « Certaines malheureusement débouchent vers des accidents dramatiques [4]».L1003248

Le plaquage est la phase de jeu entraînant le plus de lésions

Les lésions musculaires y sont les plus fréquentes même si elles restent en grande majorité bénignes (environ 90 % des cas). Les autres sont qualifiées de graves dans 15 à 25 % des cas, toutes catégories de joueurs confondues (professionnels, semi-professionnels, amateurs).

Final cup Rugby Suisse M16

La pratique du rugby par rapport à d’autres sports

L’absence de définition et de méthodologies communes pour comparer les risques des pratiques sportives entre elles ne permet pas d’avoir des conclusions définitives. Certaines études, bien que partielles, avancent cependant quelques pistes de réflexion en attendant que le consensus trouvé par le Rugby Board Council[5] puisse donner lieu à la production de données statistiques plus fiables. (Fuller, Molloy, et al., 2007)

Premier constat : le rugby serait plus traumatisant que le football. Un suivi de cohorte prospectif de février à août 2001 en Nouvelle-Zélande, a permis de comparer les blessures lors de la pratique du rugby à XV et du football chez de jeunes amateurs. Les taux d’incidence au football étaient de 1,8 lésion par joueur et par saison, alors qu’au rugby à XV, il était de 2,8. Selon un autre mode de calcul, les joueurs de rugby à XV contractent de manière significative plus de lésions que les joueurs de football de manière globale (49/1 000 heures vs 28/1 000 heures). Une publication de 2004 confirme ces variations : sur une cohorte de 268 joueurs amateurs âgés de 14 à 18 ans (145 joueurs de football et 123 joueurs de rugby issus respectivement de 12 et 10 équipes), les chercheurs (Junge, Cheung, Edwards, & Dvorak, 2004) ont montré que les jeunes rugbymen ont subi 1,5 fois plus de blessures que les footballeurs pendant les entraînements. En match, l’écart se creuse. L’étude compte 2,7 fois plus de blessures de match de rugby que de football.

Le sport d’équipe le plus dangereux est le hockey, surtout en compétition !

En revanche, le taux d’incidence au hockey dépasse les taux généralement observés au rugby avec un risque augmenté pendant les matchs (117 à 136/1 000 heures de pratique).

Le ski

L’observation de l’équipe de France de ski sur une longue période de temps avance le nombre de 64,66 blessures pour 1 000 journées-skieurs par saison soit un taux d’incidence plus élevé que ceux mesurés dans le rugby qui oscillent entre 42 et 49/1 000 heures de pratique.

Contrairement au rugby et au sport d’équipe, c’est lors des entraînements de ski que se compte le plus grand nombre de lésions (62 %) et non en compétition. La définition d’une blessure entre ces deux sports n’est probablement pas identique ce qui nuance notre propos qu’il faut considérer comme un indicateur.

Tous les sports confondus

Le taux d’incidence d’accidents de sport impliquant un recours aux soins (médecins de ville ou hôpital) est de 26 pour 1 000 chez les 12-75 ans en 2005, et de 29 pour 1 000 chez les 15-85 ans en 2010 : 41 chez les hommes, 18 chez les femmes. (Thélot et al., 2015)

« La survenue d’accidents est aussi liée au type de sport : les sports d’équipe et de balle sont à l’origine de plus de blessures (13 % des pratiquants), davantage le basketball, le handball et le rugby (respectivement 14 %, 15 % et 28 %) que le football (13 %) ; viennent ensuite les sports de combat et les sports de glisse (4 % chacun), puis les sports de raquette (3 %) » (Thélot et al., 2015).

Les sports considérés à risque : les sports mécaniques ou l’équitation 

En élargissant la focale à l’ensemble des sports, des chercheurs ont montré qu’en France, les sports d’équipe ne font pas partie des sports à risque contrairement au motocyclisme, à l’équitation et au cyclisme (Thélot et al., 2015). La gravité des lésions, estimées en durée d’hospitalisation, prouve que les accidents d’équitation ou de sport mécanique induisent des séjours plus longs que ceux survenus pendant une pratique sportive collective.

Dans l’absolu, c’est le contact avec l’eau et le vélo qui entraînent le plus de drames.  Les accidents mortels sont principalement liés à la pratique d’un sport-loisir telle que la baignade (quel que soit le point d’eau) et le vélo.

Les sports où le risque mortel est le plus élevé

Toujours selon une étude française, datant de 2010, ce sont les sports de montagne qui ont été les plus meurtriers (99 décès), suivis des sports aquatiques (50), de la chasse (27), de la pratique aérienne et en vol libre (48) et des sports mécaniques (23). »(Thélot et al., 2015)

 

Le rugby est un sport d’équipe de combat où le risque zéro n’existe pas et c’est valable pour tout type de sport. Les plaquages et les mêlées sont les phases de jeu où surviennent le plus de lésions et ce risque augmente avec l’âge et le niveau de compétition. C’est pourquoi les jeunes de moins de 18 ans, qui sont donc amateurs, sont beaucoup moins blessés qu’un joueur professionnel de 25 ans.

Comparativement à d’autres sports collectifs, le rugby est plus dangereux que le football, mais moins que le hockey (surtout en compétition). En revanche, il n’entre pas dans la catégorie des sports à risque. Enfin, les accidents mortels se produisent majoritairement dans des sports mécaniques, de montagne, en vol libre ou ULM (en France).

Les blessures subies sur les gazons du ballon ovale restent rares et bénignes dans la grande majorité des cas surtout dans le rugby amateur. Pour autant, les officiels demeurent vigilants à maintenir un niveau élevé de prévention (Bacquaert, 2015) pour sécuriser au maximum ce sport qui, malgré son apparente brutalité, contribue noblement au développement des enfants et à l’apprentissage des valeurs de la vie en société (voir article sur le rookie rugby).


Bibliographie

Anz, J. S. (2003). Spinal cord injuries in Australian footballers. ANZ Journal of Surgery, 73 (7), 493‑499.

Bacquaert, P. (2015, septembre 19). Rugby : les blessures fréquentes. IRBMS. Consulté à l’adresse https://www.irbms.com/accidents-rugby/

Bacquaert, P. (2018, avril 13). Le rugby, un sport collectif de combat. IRBMS. Consulté à l’adresse https://www.irbms.com/la-pratique-du-rugby/

Beck, F., Guilbert, P., & Gautier, A. (2005). Baromètre santé 2005 Attitudes et comportements de santé. Consulté à l’adresse L’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé website : http://opac.invs.sante.fr/doc_num.php?explnum_id=3028

Boumpoutou, R., Beigbeder, J. Y., Pouget, P., & Vinegra, M. (2009). Incidence et sévérité des blessures au sein d’une équipe professionnelle de rugby du championnat français. Étude rétrospective sur quatre ans. Journal de Traumatologie du Sport, 26 (1), 4‑11. https://doi.org/10.1016/j.jts.2009.01.003

Crestani, L. (2012). EPIDEMIOLOGIE DES ACCIDENTS DE SKI ALPIN EN EQUIPE DE FRANCE : étude rétrospective de 1994 à 2011. Université de Lorraine, Faculté de médecine de Nancy.

Fuller, C. W., Brooks, J. H. M., & Kemp, S. P. T. (2007). Spinal injuries in professional rugby union: a prospective cohort study. Clinical Journal of Sport Medicine: Official Journal of the Canadian Academy of Sport Medicine, 17 (1), 10‑16. https://doi.org/10.1097/JSM.0b013e31802e9c28

Fuller, C. W., Molloy, M. G., Bagate, C., Bahr, R., Brooks, J. H. M., Donson, H., … Wiley, P. (2007). Consensus statement on injury definitions and data collection procedures for studies of injuries in rugby union. British Journal of Sports Medicine, 41 (5), 328‑331. https://doi.org/10.1136/bjsm.2006.033282

Junge, A., Cheung, K., Edwards, T., & Dvorak, J. (2004). Injuries in youth amateur soccer and rugby players—comparison of incidence and characteristics. British Journal of Sports Medicine, 38 (2), 168‑172. https://doi.org/10.1136/bjsm.2002.003020

McIntosh, A. S., McCrory, P., Finch, C. F., & Wolfe, R. (2010). Head, face and neck injury in youth rugby: incidence and risk factors. British Journal of Sports Medicine, 44 (3), 188‑193. https://doi.org/10.1136/bjsm.2007.041400

Reyrat, D. (2010, octobre 4). L’inquiétante recrudescence des chocs au cerveau. Consulté 10 avril 2019, à l’adresse FIGARO website : http://www.lefigaro.fr/rugby/2010/10/04/02002-20101004ARTFIG00671-l-inquietante-recrudescence-des-chocs-au-cerveau.php

Thélot, B., Gaëlle Pédrono, Anne-Laure Perrine, Jean-Baptiste Richard, Cécile Ricard, Annabel Rigou,… Claude Tillier. (2015). Épidémiologie des accidents traumatiques en pratique sportive en France. Bull Epidémiol Hebd., 3031, 10.

Thélot, B., & Rigou, A. (2008). L’épidémiologie des traumatismes liés à la pratique du rugby – Revue de la littérature [Rapport public]. Consulté à l’adresse Institut de veille sanitaire website : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/084000623/index.shtml

Zeier, G. (2006). Épidémiologie des traumatismes sportifs de l’enfant et de l’adolescent. Université de Lausanne.


Notes de bas de page

[1] https://www.lejdd.fr/Sport/Rugby/rugby-pourquoi-les-accidents-mortels-se-succedent-3822512

[2] Définition du taux d’incidence : « En épidémiologie, le taux d’incidence rapporte le nombre de nouveaux cas d’une pathologie observés pendant une période donnée – population incidente- à la population dont sont issus les cas (pendant cette même période) – population cible -. Il est un des critères les plus importants pour évaluer la fréquence et la vitesse d’apparition d’une pathologie. » Reste à déterminer les critères d’un « nouveau cas ». Quelles blessures prend-on en compte ?

[3] Définition de la gravité d’une blessure :  bénigne (pas de match manqué), mineure (un match manqué), modérée (deux à quatre matchs manqués), sévère (cinq matchs manqués et plus). Selon les articles, cette définition varie ce qui limite la comparabilité scientifique des données.

[4] https://www.irbms.com/la-pratique-du-rugby/

[5] Le Rugby Board Council s’est « entendu sur les définitions des blessures, des blessures récurrentes, des blessures invalidantes non mortelles et des expositions à la formation et à l’appariement, ainsi que sur les critères de classification des blessures en fonction de la gravité, du lieu, du type, du diagnostic et de la cause »

Photo by Olga Guryanova on Unsplash

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